Gilles Prilaux, archéologue à l’INRAP

Gilles Prilaux, archéologue à l’INRAP

En plein centenaire, des passionnés des grottes remettent au jour des inscriptions, saisissantes de fraîcheur, laissées par des soldats venus trouver un instant de respiration, à 30 mètres sous terre.

Plongées dans la pénombre, il faut une torche pour les révéler. Prises dans le faisceau lumineux, les inscriptions apparaissent alors, écrites au crayon de bois à même la paroi. Brusque remontée dans le temps. Ces mots, on les croirait datés de la semaine dernière. Et pourtant, ils ont un siècle. À 30 mètres sous terre, la cité souterraine de Naours renferme un formidable trésor, jusqu’alors méconnu.

Cette curiosité touristique du val de Nièvre est pourtant visitée de longue date. Le premier guide touristique du lieu, rédigé par l’abbé Danicourt le redécouvreur du site, date d’ailleurs de 1888. Mais il a fallu que des passionnés repartent récemment en exploration dans son réseau de galeries, l’un des plus vastes du nord de la France (28 galeries sur 2000 m), pour saisir toute l’ampleur des « graffitis » laissés par les soldats de 14-18. En plein centenaire, cette redécouverte, fortuite, commence à faire du bruit.808

Température constante à 10ºC

Poignantes de simplicité et de fragilité, ces inscriptions ont été léguées pour le futur par des Anglais, des Australiens, des Écossais, des Américains, des Indiens… Autant de soldats qui avaient pris l’habitude de laisser un nom, un matricule, une date de passage. Cette visite fut pour beaucoup d’entre-eux l’une de leur dernière respiration vécue sous terre, avant de repartir vers une ultime expiration en surface.

Ces deux, trois voire quatre lignes à chaque fois ont pour la plupart miraculeusement échappé aux moisissures, à la faveur d’une température constante de 10ºC et de l’obscurité. Mais aussi du respect des lieux par les Allemands qui, occupant les grottes lors de la Seconde Guerre, n’ont pas effacé cette forme d’art pariétal. Mieux, une dizaine de graffitis allemands y a été ajoutée. «  Nous pensons qu’il y a entre 1800 et 2000 inscriptions, dont 800 australiennes. Mais tous les jours nous en trouvons d’autres  », évalue Gilles Prilaux, de l’Institut de recherche archéologique (INRAP), spécialiste de la Première Guerre et habitant de Naours.

«  Des documents attestent que des soldats sont venus faire du tourisme ici, avant de regagner le front, à quelques kilomètres. Des Australiens étaient stationnés non loin à Vignacourt  », prolonge Matthieu Beuvin, le directeur de la cité souterraine. Dans son carnet personnel, Allan Allsop, de Sydney, mentionne : «  Rien à faire. Censés visiter les cavernes. 2 Janvier 1917, un groupe de 10 d’entre nous part aux fameuses grottes près de Naours  ». L’auteur confirmera son passage sur un mur, avec la même date.

«  On les imagine, au milieu du chaos, au calme, en train d’écrire sur les parois. Peut-être à fumer leur clope, éclairés à la simple bougie ou avec une loupiote  », aime à se figurer Gilles Prilaux. Sur les murs, le moindre espace plan a été exploité. Derrière chaque nom, une trajectoire singulière surgit. Comme celle de Leslie Russel Blake, qui s’était choisie un recoin de galerie pour figer sa visite.

«  Il est mort ensuite en 1918. Il est enterré à Tincourt. Des recherches ont révélé son parcours d’aventurier. Entre 1911 et 1914, il a participé à une exploration dans l’Antarctique, pour cartographier l’île de Macquarie. Le cap Blake porte son nom. Son histoire a donné lieu à un livre Lost in the mists, sous-titré Héros de Pozières. Ce personnage me touche… c’est presque un collègue », sourit Gilles Prilaux.

Un inventaire en cours

Depuis, des collégiens de sa région ont eu vent de la découverte. «  Ils nous ont envoyé une demande pour venir voir l’inscription  ». Plus proches, d’autres collégiens de Villers-Bocage cette fois, vont s’investir dans le projet à partir de la rentrée. Ils se verront confier l’exploration d’une « chambre » entière et des noms qu’elle renferme. «  L’enjeu, c’est aussi que les gamins du coin s’approprient l’Histoire de leur territoire  ».

Épaulés par d’autres passionnés, Gilles Prilaux et Matthieu Beuvin ont l’ambition désormais de sortir une base de données en ligne, à partir d’un inventaire des noms dénichés mètre par mètre, sur les parois. L’équipe travaille également avec un institut spécialisé pour réaliser une modélisation des galeries et de l’emplacement exact des inscriptions, consultables là encore par internet à l’autre bout de la planète par les descendants des soldats. Certains n’attendront pas jusque-là. Et font déjà le chemin jusqu’à Naours. «  C’est fou ce que ça provoque chez eux  », témoigne Gilles Prilaux, quand ils tombent sur le nom de leur aïeu. Pourtant juste quelques mots, exhumés de l’oubli à l’aide d’une simple lampe.

Article de Gaël Rivallain publié dans le Courrier Picard