graffitis de Naours

De nouvelles inscriptions découvertes dans les grottes

Vingt élèves du collège des Coudriers sont en train de mettre au jour de nouvelles signatures de soldats de la Grande Guerre dans la cité souterraine.

graffitis_courier_picardDe 1 800 signatures répertoriées l’année dernière dans les grottes de Naours, Gilles Prilaux en compte aujourd’hui 2 700. «  Et on en découvre encore tous les jours !  » s’émerveille cet archéologue de l’INRAP référent de la Première Guerre mondiale qui vit dans la commune.

C’est lui qui, après avoir étudié rapidement les souterrains, a fait une demande pour travailler plus en profondeur sur les vestiges de ces galeries. Mais à cet instant, il n’imaginait pas que ses recherches le conduiraient à lancer un projet, sur trois ans, avec des élèves du collège des Coudriers à Villers-Bocage.

«  Au départ, je m’étais concentré sur la fouille des sols et c’est en levant la tête que j’ai découvert ces inscriptions.  » Une dizaine d’abord, puis une centaine et finalement… des milliers. «  La cité souterraine est aujourd’hui le site qui concentre le plus d’inscriptions datant de la Première Guerre mondiale. » Des écrits, souvent réalisés au crayon de bois, par des militaires venus visiter les grottes.

Plusieurs de ces signatures (comprenant souvent le nom, le régiment et le matricule) n’ont pas encore été mises au jour. Notamment celles de soldats australiens situées sur un pan de mur dont la moitié a été recouverte de remblai. C’est cette partie que Gilles Prilaux a décidé de confier à des élèves de cinquième, quatrième et troisième. Un magnifique terrain de jeu pour vingt d’entre eux qui ont la délicate mission de retirer le remblai pour dévoiler les inscriptions sur le mur. «  Et finalement leur travail s’annonce encore plus intéressant que prévu.  » Car à l’intérieur de ce que Gilles Prilaux pensait être un simple remblai, les élèves ont découvert de nouvelles inscriptions. Muni d’un pinceau et de tout le matériel nécessaire à la fouille, Mathis vient de découvrir un morceau de pierre comportant des inscriptions. «  C’est vraiment intéressant de fouiller comme ça. C’est sûr que c’est bien mieux d’apprendre ainsi plutôt qu’en classe.  »

Un projet qui mêle histoire, anglais et français

«  C’est l’heure de la récréation et ils n’ont même pas réclamé leur pause. D’habitude à cette heure-ci, lorque la sonnerie retentit, ils sont pressés de sortir dans la cour  », commente Céline Galiot, l’une des professeurs d’anglais intégrés au projet.

Car le travail des collégiens ne s’arrête pas à la sortie des souterrains. Il se poursuit en classe avec des recherches sur ordinateur cette fois-ci. Objectif : découvrir qui étaient ces soldats dont beaucoup ont péri quelques jours plus tard, notamment lors de la bataille de Pozières (du 23 juillet au 7 août 1916).

Pour les identifier, les élèves se retrouvent avec leurs professeurs le lundi midi afin d’effectuer des recherches sur les sites dédiés australiens. «  Nous les accompagnons pour la traduction de leurs découvertes.  » Des professeurs d’histoire les aident à comprendre et ceux de français, à rédiger un carnet de transmission qui permettra d’assurer un suivi du projet durant les trois ans.

Une formidable expérience et un projet unique qui permet également aux enfants «  de s’approprier l’histoire locale  », conclut Gilles Prilaux.

JEANNE DEMILLY

Gilles Prilaux, archéologue à l’INRAP

Gilles Prilaux, archéologue à l’INRAP

En plein centenaire, des passionnés des grottes remettent au jour des inscriptions, saisissantes de fraîcheur, laissées par des soldats venus trouver un instant de respiration, à 30 mètres sous terre.

Plongées dans la pénombre, il faut une torche pour les révéler. Prises dans le faisceau lumineux, les inscriptions apparaissent alors, écrites au crayon de bois à même la paroi. Brusque remontée dans le temps. Ces mots, on les croirait datés de la semaine dernière. Et pourtant, ils ont un siècle. À 30 mètres sous terre, la cité souterraine de Naours renferme un formidable trésor, jusqu’alors méconnu.

Cette curiosité touristique du val de Nièvre est pourtant visitée de longue date. Le premier guide touristique du lieu, rédigé par l’abbé Danicourt le redécouvreur du site, date d’ailleurs de 1888. Mais il a fallu que des passionnés repartent récemment en exploration dans son réseau de galeries, l’un des plus vastes du nord de la France (28 galeries sur 2000 m), pour saisir toute l’ampleur des « graffitis » laissés par les soldats de 14-18. En plein centenaire, cette redécouverte, fortuite, commence à faire du bruit.808

Température constante à 10ºC

Poignantes de simplicité et de fragilité, ces inscriptions ont été léguées pour le futur par des Anglais, des Australiens, des Écossais, des Américains, des Indiens… Autant de soldats qui avaient pris l’habitude de laisser un nom, un matricule, une date de passage. Cette visite fut pour beaucoup d’entre-eux l’une de leur dernière respiration vécue sous terre, avant de repartir vers une ultime expiration en surface.

Ces deux, trois voire quatre lignes à chaque fois ont pour la plupart miraculeusement échappé aux moisissures, à la faveur d’une température constante de 10ºC et de l’obscurité. Mais aussi du respect des lieux par les Allemands qui, occupant les grottes lors de la Seconde Guerre, n’ont pas effacé cette forme d’art pariétal. Mieux, une dizaine de graffitis allemands y a été ajoutée. «  Nous pensons qu’il y a entre 1800 et 2000 inscriptions, dont 800 australiennes. Mais tous les jours nous en trouvons d’autres  », évalue Gilles Prilaux, de l’Institut de recherche archéologique (INRAP), spécialiste de la Première Guerre et habitant de Naours.

«  Des documents attestent que des soldats sont venus faire du tourisme ici, avant de regagner le front, à quelques kilomètres. Des Australiens étaient stationnés non loin à Vignacourt  », prolonge Matthieu Beuvin, le directeur de la cité souterraine. Dans son carnet personnel, Allan Allsop, de Sydney, mentionne : «  Rien à faire. Censés visiter les cavernes. 2 Janvier 1917, un groupe de 10 d’entre nous part aux fameuses grottes près de Naours  ». L’auteur confirmera son passage sur un mur, avec la même date.

«  On les imagine, au milieu du chaos, au calme, en train d’écrire sur les parois. Peut-être à fumer leur clope, éclairés à la simple bougie ou avec une loupiote  », aime à se figurer Gilles Prilaux. Sur les murs, le moindre espace plan a été exploité. Derrière chaque nom, une trajectoire singulière surgit. Comme celle de Leslie Russel Blake, qui s’était choisie un recoin de galerie pour figer sa visite.

«  Il est mort ensuite en 1918. Il est enterré à Tincourt. Des recherches ont révélé son parcours d’aventurier. Entre 1911 et 1914, il a participé à une exploration dans l’Antarctique, pour cartographier l’île de Macquarie. Le cap Blake porte son nom. Son histoire a donné lieu à un livre Lost in the mists, sous-titré Héros de Pozières. Ce personnage me touche… c’est presque un collègue », sourit Gilles Prilaux.

Un inventaire en cours

Depuis, des collégiens de sa région ont eu vent de la découverte. «  Ils nous ont envoyé une demande pour venir voir l’inscription  ». Plus proches, d’autres collégiens de Villers-Bocage cette fois, vont s’investir dans le projet à partir de la rentrée. Ils se verront confier l’exploration d’une « chambre » entière et des noms qu’elle renferme. «  L’enjeu, c’est aussi que les gamins du coin s’approprient l’Histoire de leur territoire  ».

Épaulés par d’autres passionnés, Gilles Prilaux et Matthieu Beuvin ont l’ambition désormais de sortir une base de données en ligne, à partir d’un inventaire des noms dénichés mètre par mètre, sur les parois. L’équipe travaille également avec un institut spécialisé pour réaliser une modélisation des galeries et de l’emplacement exact des inscriptions, consultables là encore par internet à l’autre bout de la planète par les descendants des soldats. Certains n’attendront pas jusque-là. Et font déjà le chemin jusqu’à Naours. «  C’est fou ce que ça provoque chez eux  », témoigne Gilles Prilaux, quand ils tombent sur le nom de leur aïeu. Pourtant juste quelques mots, exhumés de l’oubli à l’aide d’une simple lampe.

Article de Gaël Rivallain publié dans le Courrier Picard